Interventions de Tramor Quémeneur, historien

Algérie : Emmanuel Macron reconnaît l’assassinat de Maurice Audin par l’armée française

Dans une déclaration publiée jeudi 13 septembre par l’Elysée, Emmanuel Macron reconnaît la torture et l’assassinat de Maurice Audin, un mathématicien disparu en 1957.

L’armée française est bien responsable de la mort de Maurice Audin. Dans une déclaration publiée jeudi 13 septembre, l’Elysée reconnaît que “Maurice Audin a été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires” de l’armée française. Dans sa déclaration Emmanuel Macron va encore plus loin, voulait ainsi respecter “un travail de vérité“.

En effet, le chef de l’Etat affirme que si la mort de ce mathématicien, communiste et anticolonialiste, “est le fait de quelques uns, elle a été rendue possible par un système légalement institué : le système arrestation/détention confié par voies légales aux forces armées“. Une déclaration qui vient briser un vrai tabou de l’histoire politique et militaire française, celle des interrogatoires commis par l’armée française durant la guerre d’Algérie.

Un geste fort, pour Tramor Quemeneur, historien, spécialiste de la guerre d’Algérie, chargé de cours Université Paris 8. Il répond aux question de Florence Gault.

ÉCOUTER INTERVIEW DE TRAMOR QUÉMENEUR


L’armée affronte son passé algérien

Après les déclarations d’Emmanuel Macron sur l’usage de la torture pendant la guerre d’Algérie, la semaine dernière, le monde militaire insiste sur le travail critique déjà accompli dans ses rangs.
Le devoir de désobéir, souligné par le président de la République, y demeure un sujet de débat éthique et juridique.
« Il en va de l’honneur de tous les militaires morts pour la France et plus généralement de tous ceux qui ont perdu la vie dans ce conflit. » Ces mots ont été longuement pesés avant d’être adressés à la veuve de Maurice Audin par le président de la République jeudi 13 septembre. Le militant communiste est bien mort « exécuté ou torturé à mort par des militaires » lors de la bataille d’Alger.
Au-delà de la responsabilité de l’État dans cet assassinat, c’est l’existence d’un système légal autorisant les exécutions sommaires et la torture qu’Emmanuel Macron a actée. La loi « autorisant la délégation des pouvoirs de police à l’armée », votée en 1956 et mise en œuvre l’année suivante, a-t-il précisé, a créé « ce terreau malheureux d’actes parfois terribles ».

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Macron admits France role in torture during Algerian war

French president Emmanuel Macron has admitted that France put in place a “system” that led to torture during Algeria’s war of independence.
Macron made the admission during a visit to the home of the widow of Maurice Audin, a Communist pro-independence activist who disappeared in 1957.
He was just 25 when, during the height of the battle of Algiers, he was arrested at his home by French paratroopers, accused of harbouring wanted members of the party.
He died of his injuries sustained while being torured in detention.
For decades France had denied it was behind Audin’s death. His widow was originally told he had escaped during a transfer between prisons.
Only in 2014 did the former French president François Hollande admit he had actually died in detention.
Paris will now de-classify documents relating to disappeared civilians and soldiers both French and Algerian.

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Somme : le livre d’Akli Tadjer, auteur franco-algérien, rejeté par des lycéens

De son propre aveu, l’écrivain Akli Tadjer n’a jamais fait face à une telle situation, en 20 ans d’écriture et de rencontres dans des établissements scolaires. Sur Facebook, il a partagé l’email envoyé par une enseignante de la Somme, qui lui fait part de réactions racistes de ses élèves face à l’étude d’un livre de Tadjer, Le Porteur de cartable. Les élèves ont déclaré que l’auteur n’était pas français, et l’un d’entre eux a refusé de lire un extrait qui contenait le prénom « Messaoud ».

Détail de la couverture du Porteur de cartable, chez Pocket

L’écrivain franco-algérien Akli Tadjer a publié sur Facebook, le 27 septembre dernier, la capture d’écran d’un email envoyé par une enseignante d’une classe de première dans un lycée de la Somme. Elle y évoque la présentation de son livre Le Porteur de cartable à ses élèves, et la réaction de certains d’entre eux. « Et donc, il y a eu une levée de boucliers de certains élèves car l’auteur n’est pas Français […], l’histoire ne concerne pas la France (ils ne savaient pas que l’Algérie avaient (sic) été française) et il y a du vocabulaire en arabe… »

L’enseignante évoque également le refus d’un élève de lire un extrait de l’ouvrage à voix haute pour ne pas prononcer le prénom Messaoud.

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Antoine Oury – 01.10.2018

6 octobre 2018 : commémoration des victimes de l’OAS par l’ANPROMEVO

Comme chaque année depuis le 6 octobre 2011 (à l’exception de 2012 et 2014), une cérémonie du souvenir des victimes de l’OAS aura lieu au cimetière parisien du Père-Lachaise, le 6 octobre 2018.

Le 6 octobre 2011, le maire de Paris, M. Bertrand Delanoë, dévoilait, au cimetière du Père-Lachaise, une stèle dédiée à l’ensemble des victimes de l’OAS en Algérie et en France.

Cet hommage s’inscrivait dans l’action de mémoire collective menée depuis 2001 par la Ville de Paris autour de la guerre d’Algérie et des conflits coloniaux en Afrique du Nord, avec, notamment, l’édification dans ce même cimetière du Père-Lachaise d’un mémorial célébrant le souvenir des 750 Parisiens morts pour la France en AFN, les plaques honorant les victimes des répressions du 17 octobre 1961 sur le pont Saint-Michel et du 8 février 1962 au Métro Charonne (sans compter le monument inauguré le 11 novembre 1996, dans le parc de la Butte du Chapeau Rouge, près du boulevard d’Algérie, à la mémoire des Harkis, de leurs familles et des victimes civiles de la guerre d’Algérie).

Depuis lors, à Paris comme en province -Alençon (Orne) en 2012, Le Touvet (Isère) en 2014-, chaque journée du 6 octobre est l’occasion d’une cérémonie destinée à commémorer cet événement qui a marqué l’histoire des victimes de la guerre d’Algérie : en effet, celles de l’OAS avaient été, jusqu’alors, les seules collectivement privées de la considération qui leur était due par les pouvoirs publics, au premier rang desquels l’État lui-même.

De manière à renforcer l’ancrage de la date du 6 octobre dans le calendrier des manifestations d’associations d’anciens combattants et victimes de guerre, les membres d’honneur et adhérents de Paris et d’Île-de-France de l’ANPROMEVO ainsi que les correspondants et amis de l’association sont invités à se réunir au cimetière du Père-Lachaise le samedi 6 octobre 2018 à 11h00 (entrée rue des Rondeaux, M° Gambetta).

 

17 octobre 2018 – commémoration du massacre du 17 octobre 1961

17 octobre 2018, des commémorations du massacre auront lieu également dans plusieurs villes :

au Pont de Bezons à 12H30 (Colombes) et à 18H30 (Bezons),

au Pont d’Argenteuil à 19 H,

au Pont de Clichy à 14/15 H (Asnières) et à 19 H (Clichy la Garenne),

Place du 17 octobre à 18 H à Gennevilliers et

Place des Droits de l’Homme à 18 H 30 à Nanterre. (voir le document)

À Paris vers 18H au Pont Saint-Michel


Projection par le Collectif 17 octobre 1961 Banlieue Nord/Ouest, autour des commémorations du massacre du 17 octobre 1961.

COLOMBES
le 16 octobre 2018 à 19 h 30 « 17 octobre 1961. Dissimulation d’un massacre » au Théâtre du KALAM : 193 rue des Champarons, 92700 Colombes.

ARGENTEUIL
le 17 octobre 2018 à 20 h : « Les balles du 14 juillet 1953 » Salle Paul Vaillant Couturier, 40 rue Paul Vaillant Couturier. 95100 Argenteuil.

NANTERRE
18 octobre 2018 : à 19 H « Mourir à Charonne pourquoi ? » à la fédération du PCF 56/58 rue Sadi Carnot. 92000 Nanterre.

Résumés des films

Les balles du 14 juillet 1953
Au moment de la dislocation d’une manifestation en l’honneur de la Révolution Française, la police parisienne a chargé un cortège de manifestants algériens. Sept personnes (6 algériens et un français) ont été tuées et une centaine de manifestants ont été blessés dont plus de quarante par balles. Ce film, est l’histoire d’une longue enquête contre l’amnésie afin de reconstituer au mieux le déroulement de ce drame mais aussi pour comprendre comment ce mensonge d’Etat a si bien fonctionné.

17 octobre 1961/ Dissimulation d’un massacre
Comment la répression de la manifestation du FLN du 17 octobre 1961, a pu être occultée pendant 40 ans ?

Mourir à Charonne, pourquoi ?
Le 8 février 1962, les syndicats et partis de gauche appelle à une manifestation de protestation contre les attentats de l’OAS. Au moment de la dispersion au métro Charonne, la police charge brutalement. On relèvera 9 morts et de nombreux blessés.


Au centre Culturel Algérien

Dans le cadre de la commémoration des massacres du 17 octobre 1961 à Paris Rencontre-débat avec le Moudjahid et écrivain Djoudi Attoumi – Mercredi 17 octobre 2018 à 18h30

Avec la participation de l’historien et universitaire Kacim Zidine

La rencontre intervient dans le cadre de la commémoration du 57ème anniversaire des massacres du 17 octobre à Paris. L’historien et le militant anticolonialiste Jean Luc Einaudi, décédé en 2014, avait mis en lumière, dans ses écrits et ouvrages dont “La bataille de Paris, 17 octobre 1961”, le rôle de l’État français dans la répression des luttes pour l’indépendance nationale. Lors de cette rencontre, Djoudi Attoumi rendra hommage à ses compagnons d’armes, Hamou Amirouche (1937-2018), ancien secrétaire du colonel Amirouche chef de la wilaya III, et Rachid Adjaoud (1937-2016), rédacteur du Congrès de la Soummam le 20 août 1956.

Depuis le début de l’année 1956, une politique de la terre brûlée est appliquée par l’armée coloniale: opérations de ratissage de grande envergure, comme “opération Espérance” du 29 mai au 3 juin 1956 sous le commandement du général Dufour et de Maurice Papon, préfet de Constantine. Des attentats sont perpétrés à Paris et à travers tout le territoire français, avec consigne de s’attaquer aux militaires, policiers et autres services de sécurités. Cette situation de guerre en métropole fait dire au général Giap dans une phrase célèbre: “pour la première fois dans l’Histoire, le colonisé a transféré la guerre sur le propre sol du colonisateur”.

Désormais, la France vit le climat de guerre sur son propre sol. En effet l’organisation solide de la fédération de France du FLN, se traduisait par, du point de vue politique, un embrigadement de tous les algériens au sein du FLN par la propagande, une structuration de tous les algériens dans des cellules du du parti, la création des OPA avec des collecteurs de fonds et des trésoriers. Du point de vue militaire, il s’agissait d’organiser des actions en France pour desserrer l’étau sur les populations et les maquis en Algérie, de créer des commandos pour engager des actions retentissantes, telles: l’incendie de Maurépianne, l’attentat contre Ali Chekal qui se trouvait aux côtés du Président français René Coty par Mohamed Mohamed Bensaddok, un fidaï très courageux. L’opération a permis à l’opinion française et internationale d’ouvrir les yeux sur les capacités de frappe du FLN et sur les sensibilités sur le drame algérien. Un climat de guerre était instauré sur le sol français. Le génie du FLN dans l’organisation des manifestations dont celles des 10, 11 et 12 décembre 1960 dans toutes les villes d’Algérie en faveur du FLN. L’instauration arbitraire d’un couvre-feu depuis le 5 octobre pour la communauté algérienne à Paris, a poussé le FLN à organiser une manifestation pacifique afin notamment de briser le couvre-feu et d’attirer l’opinion française et internationale sur l’arbitraire que subissent les Algériens dont la communauté nationale en France. La manifestation pacifique a été réprimée dans le sang. Les policiers et les harkis ont fait preuve de férocité. Le bilan officiel n’est pas connu. Mais d’après les recoupements, il y aurait 132 morts et des dizaines de disparus. Selon les Historiens ces chiffres sont évalués à 200 morts, parmi les victimes de ces massacres, la jeune Fatiha Bedar, une collégienne originaire de Béjaia âgée seulement de 17 ans.

Par Djoudi Attoumi

EN SAVOIR PLUS

Exilés, internés, oubliés : paroles de harkis

Article tiré de lacroix.com, écrit par Corinne Laurent, envoyée spéciale à Agen, Bias, Pujols et Casseneuil (Lot-et-Garonne) , le 25/09/2018 à 6h11

REPORTAGE Alors que sera organisée mardi 25 septembre la Journée nationale d’hommage aux harkis, ces hommes et leurs familles attendent toujours des signes de reconnaissance. « La Croix » est allée à la rencontre de ces anciens combattants et de leurs descendants installés près de Villeneuve-sur-Lot, en Lot-et-Garonne.

Engagé dans l’armée française à 20 ans, Segueni Abid a perdu son bras gauche dans un violent accrochage en 1960. / Vincent Nguyen/Riva Press pour La Croix

La stèle est brisée. La plaque commémorative en morceaux. Il ne reste rien des mots qui avaient été gravés dans le marbre pour rendre hommage aux harkis : « La République française témoigne sa reconnaissance envers les rapatriés anciens membres des formations supplétives et assimilés ou victimes de la captivité en Algérie pour les sacrifices qu’ils ont consentis. »
Quelques mètres plus loin, l’abribus des cités Astor et Paloumet a été recouvert de graffitis : « Mouvement révolution harkis, le sang, justice ». Il est difficile de savoir qui est l’auteur de ces actes de vandalisme mais le symbole est fort, suggérant une blessure qui ne se referme pas.

Sous un soleil brûlant de fin d’été, Adda Moualkia, 52 ans, présidente de l’association Génération harkis, a accouru pour constater les dégâts, au bord de la route qui longe les champs de maïs. À l’emplacement de la stèle se tenait autrefois l’entrée du camp de Bias, un ancien site militaire où vécurent des ouvriers vietnamiens enrôlés, puis des rapatriés d’Indochine, et enfin jusqu’à 1 650 harkis, après les accords d’Évian du 18 mars 1962 qui ont mis un terme à huit ans de guerre et ouvert la voie à l’indépendance de l’Algérie.

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Quelques pistes pour aborder l’affaire Maurice Audin en classe

Par Tramor Quémeneur, Chargé de cours à l’Université Paris 8

De la disparition à la reconnaissance

Le 11 juin 1957 dans la soirée, à Alger, Maurice Audin était arrêtée chez lui par des soldats du 1er Régiment de chasseurs parachutistes (RCP). Il est emmené au Centre d’interrogatoire d’El-Biar, haut lieu de torture de l’armée française pendant la guerre d’Algérie avec la villa Sésini ou encore la ferme Améziane.

Maurice Audin


Sa femme et ses trois enfants ne l’ont jamais revu. L’armée française a alors affirmé qu’il s’était évadé.

Sa famille, ses proches et d’autres n’ont cessé de se battre pour établir les faits : comment et par qui a-t-il été tué ? Le Comité Maurice Audin, créé dès 1957 avec les historiens Pierre Vidal-Naquet et Madeleine Rebérioux ou encore le mathématicien Laurent Schwartz, n’a eu de cesse d’alerter l’opinion publique par des brochures et des livres, et de solliciter les autorités publiques pour obtenir des réponses. En vain.

Avec la fin de la guerre d’Algérie, les décrets et lois d’amnistie adoptés en 1962, 1964 et 1966, la possibilité de poursuites judiciaires contre les meurtriers de Maurice Audin n’étaient plus possibles. Mais Josette Audin et ses enfants, et quelques autres autour d’eux, ont continué à chercher la vérité et à porter la mémoire de Maurice Audin pour savoir s’il est mort pendant les tortures qu’il subissait, ou s’il a été extrait du centre pour être exécuté à l’extérieur.

Plusieurs noms ont circulé, le dernier étant celui du général Aussaresses, connu pour avoir été au centre du débat sur la torture au début des années 2000, et qui a affirmé peu avant sa mort avoir ordonné son exécution. Mais qui était précisément Maurice Audin ?

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Après Maurice Audin, le fichier de « mille autres » disparus de la guerre d’Algérie

Un fichier officiel d’un millier de disparus pendant la bataille d’Alger, à l’instar de Maurice Audin, a été mis en ligne le 15 septembre sur le site 1000autres.org.

C’est l’histoire d’un fichier secret. Plus précisément, des restes d’un fichier secret de disparus de la guerre d’Algérie, intitulé « Des Maurice Audin par milliers », que les historiens de l’association Histoire coloniale et post-coloniale ont mis en ligne samedi 15 septembre sur le site 1000autres.org (1).

« 1 000 autres » pour dire mille autres disparus, probablement tous torturés à mort, ou torturés et assassinés par l’armée française, comme le fut le jeune mathématicien et militant communiste Maurice Audin pendant la bataille d’Alger, en 1957.

L’histoire, longtemps fossilisée sur les victimes de la guerre d’Algérie, s’emballe dans le sillage de la reconnaissance par Emmanuel Macron de la responsabilité de l’État dans la mort de Maurice Audin, dont le corps disparut à jamais, comme celui de tant d’Algériens restés anonymes.

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Emmanuel Macron reconnaît la responsabilité de l’état français dans la torture et la mort de M. Audin

Reprise des articles parus sur Le Monde.fr le 13 septembre 2018 :

« Cette déclaration laissera une trace ineffaçable »

Tribune de Benjamin Stora

Benjamin Stora, lors du 1er colloque de notre association en décembre 2018

Le président de la République, Emmanuel Macron, vient de déclarer que le mathématicien Maurice Audin, militant communiste en Algérie qui avait disparu en juin 1957, a été enlevé, séquestré, torturé, puis exécuté. Il a expliqué que cet acte avait été rendu possible par l’existence d’un système légalement institué : « Le système arrestation-détention, mis en place à la faveur des pouvoirs spéciaux qui avaient été confiés par voie légale aux forces armées à cette période. »

La reconnaissance de l’enlèvement et de l’assassinat de Maurice Audin par le plus haut responsable de l’Etat a été le combat, toute une vie durant, du grand historien Pierre Vidal-Naquet. Je pense à lui dans ce moment si particulier, ainsi qu’à la femme de Maurice Audin, Josette, à ses enfants ; aux animateurs du Comité Audin, comme Gérard Tronel ou François Nadiras. Et aussi aux milliers de militants, communistes, démocrates, socialistes ; aux journaux et aux revues qui n’ont cessé d’interroger les autorités politiques et de faire reconnaître cette disparition (Le Monde, L’Humanité, L’Obs, Esprit, Les Temps modernes). L’affaire Audin a été le marqueur essentiel de toute une génération entrée en politique pendant la guerre d’Algérie.

Aller vers plus de vérités

Arrivons-nous, enfin, à sortir de l’amnésie, à propos de cette guerre longtemps jamais nommée ? Dans mon livre La Gangrène et l’oubli, publié en 1991 (La Découverte), j’avais tenté de montrer comment ce conflit ne se finissait pas, dans les têtes et dans les cœurs, parce que, de part et d’autre de la Méditerranée, il n’avait pas été suffisamment nommé, montré, assumé dans et par une mémoire collective. Et en quoi la reconnaissance des crimes et pratiques commis pendant la guerre d’Algérie était une condition essentielle pour aller vers une mémoire plus apaisée.

On sait que vivre dans le déni d’une tragédie expose toujours à des retours de mémoires dangereuses, cruelles. Et il s’est tissé autour du divorce franco-algérien, le plus tragique de l’époque de la décolonisation, des refoulements, des volontés d’oubli, causes d’innombrables malentendus qui persistent encore. Il faut donc aller vers plus de vérités. Des pas ont été accomplis, comme le vote à l’Assemblée nationale en 1999, de la reconnaissance d’une « guerre » qui avait eu lieu en Algérie. Ou la reconnaissance, en 2005, sous la présidence de Jacques Chirac, des massacres commis à Sétif et Guelma en 1945. Aussi le discours prononcé par François Hollande en décembre 2012 sur la « férocité » du système
colonial.

Cette déclaration d’Emmanuel Macron s’inscrit, à mon avis, dans la grande tradition
des décisions de reconnaissance historique (comme, dans un autre registre et une autre
proportion, le discours de Jacques Chirac sur le Vel’ d’Hiv). Elle va plus loin que les prises de position des précédents chefs d’Etat, et marque un seuil sur lequel il sera bien difficile de revenir. Car la déclaration d’aujourd’hui sur l’affaire Audin nous parle d’un système établi à la faveur des « pouvoirs spéciaux », qui a limité la liberté d’expression, entravé les droits individuels, légitimé des centres de rétention administrative, mis en place des « zones interdites » où l’on pouvait tirer sans sommation sur un civil aperçu… Ce vote de mars 1956 par les députés de la gauche de l’époque a envoyé tous les jeunes du contingent en Algérie.

Sortir de l’effacement

Cette prise de position du président de la République nous renvoie aussi à la question des disparus de la guerre d’Algérie. Le corps de Maurice Audin n’a jamais été retrouvé. Comme ceux de milliers d’Algériens pendant la bataille d’Alger, ou d’Européens à Oran dans l’été 1962. Comment faire son deuil de cette guerre si l’on n’évoque pas le sort des personnes qui n’ont été jamais enterrées ? Et qui continuent d’errer, comme des fantômes, dans les consciences collectives, française et algérienne ? Sortir de l’effacement, de la disparition permet de s’approcher de la réalité, de la réconciliation possible.

Bien sûr, cette déclaration fera pousser des cris, dans la droite extrême, de ceux qui diront qu’il s’agit là de « repentance », et qu’il ne faut surtout pas évoquer la face d’ombre du passé français. Pendant un temps, cette polémique occupera les écrans et les esprits. Mais pour l’immense masse de ceux qui ont vécu le temps de la colonisation, elle laissera une trace ineffaçable. Et elle encouragera ceux qui se battent aujourd’hui en Algérie pour aller vers la compréhension de leur propre passé, avec la reconnaissance des aspects tragiques de la guerre d’indépendance.

Dans la gauche radicale, il sera question de « posture politicienne », sans voir que cette déclaration participe du travail qui aide à sortir de ce dilemme entre trop-plein et absence de mémoire (souvent falsifiée). Cette déclaration du président de la République n’est pas un verdict définitif à propos de la guerre d’Algérie. Elle dit des faits, déjà établis depuis longtemps par les historiens ; maintient ouverte la porte des controverses citoyennes pour sortir de la rumination du passé et des blessures mémorielles ; encourage les acteurs et témoins à parler de leurs souffrances (en particulier les anciens appelés d’Algérie). Ce faisant, elle recrée les outils d’un travail de mémoire jamais clos, en soulignant aussi la nécessaire ouverture, des deux côtés de la Méditerranée, des archives de la guerre d’Algérie.

Benjamin Stora est historien, spécialiste de la guerre d’Algérie, président du Musée national de l’histoire de l’immigration. Pour l’organisation de cet événement, il a été sollicité, comme d’autres historiens, par les services de l’Elysée.


« Il ne sera plus possible de nier le caractère systématique de la torture en Algérie »

Interview de Raphaëlle Branche

Raphaëlle Branche, lors du 1er colloque de notre association en décembre 2018

Emmanuel Macron a décidé de reconnaître « au nom de la République française », jeudi 13 septembre, la responsabilité de l’Etat dans la mort de Maurice Audin, jeune mathématicien militant de l’indépendance de l’Algérie, arrêté le 11 juin 1957 à Alger, torturé par l’armée française et disparu sans laisser de traces. Au-delà d’un cas individuel, il s’agit de la reconnaissance que la torture fut un élément indispensable du dispositif répressif mis en place en Algérie, rappelle l’historienne Raphaëlle Branche, spécialiste de l’étude des violences en situation coloniale, et plus particulièrement de la guerre d’Algérie.

En quoi cette reconnaissance de la responsabilité de l’Etat français dans l’assassinat de Maurice Audin est-elle un événement ?

Pour la première fois, la République assume que, pendant la guerre d’Algérie, des militaires français, qui accomplissaient leur devoir, ont pu se rendre coupables de ce qu’il faut bien appeler des crimes de guerre. Cette reconnaissance de la responsabilité de l’Etat français dans la torture, la mort puis la disparition du corps d’un homme désarmé, arrêté parce qu’il était soupçonné d’appartenir à un mouvement clandestin opposé au maintien de l’Algérie française, marque un changement radical dans la position officielle de la France.

Cette reconnaissance est d’autant plus inédite qu’elle porte sur un cas individuel…

Le cas de Maurice Audin a été, dès la guerre, porté par les militants engagés dans la dénonciation des violations du droit dont se rendaient coupables les forces de l’ordre. Grâce au comité qui s’est formé autour de son nom et au travail inlassable de Pierre Vidal-Naquet qui écrivit alors son premier grand livre contre le mensonge et la négation de la vérité [L’Affaire Audin, éditions de Minuit, 1958], Maurice Audin n’est pas qu’un cas individuel.
Bien sûr, il y a une histoire individuelle, et je pense avec beaucoup d’émotion à Pierre Vidal-Naquet ou à Laurent Schwartz, à d’autres encore, qui ne pourront pas voir l’aboutissement ici de leur travail pour que la vérité historique soit enfin assumée politiquement. Car l’enjeu dépasse très largement le cas individuel, comme l’affirme la déclaration du président de la République.

Doit-on entendre une reconnaissance officielle de l’usage de la torture par une partie de l’armée française ?

En se démarquant des propos de ses prédécesseurs qui n’avaient reconnu que des actes minoritaires et déviants, Emmanuel Macron reconnaît que la torture fut un élément indispensable du dispositif répressif que l’armée française mit en place dès le début de la guerre. Il ne sera plus possible désormais de nier son caractère systématique : elle appartenait à l’arsenal disponible pour les militaires chargés de mener une guerre aux formes inédites, dans une population qu’ils connaissaient mal.
Le président de la République prend acte de ce que la recherche historique a établi depuis longtemps maintenant : qu’en dépit de son caractère illégal, la torture a été massivement pratiquée en Algérie et qu’elle a même été le cœur du système répressif imaginé pour gagner la guerre. Au-delà des personnes arrêtées et soumises à ces violences, la cible essentielle de la torture était la population civile.
C’est sur elle que reposait in fine la victoire puisque, pour la France, il ne s’agissait pas de se battre pour conquérir une terre, mais pour maintenir une Algérie française avec les Algériens. Au sein des actions qui furent déployées en leur direction, il y eut, d’une part, celles qui visaient à réformer l’Algérie française (plus d’investissements en direction des Algériens) et, d’autre part, celles qui visaient à désolidariser les Algériens des partisans de l’indépendance, parmi lesquelles la torture.
Emmanuel Macron aurait pu s’en tenir au cas de Maurice Audin, militant communiste, universitaire, citoyen de plein droit. Il aurait pu passer sous silence que, si cet homme pouvait être le symbole des victimes de la torture pendant la guerre d’Algérie, dont toutes ces caractéristiques le distinguaient, c’est parce que cette violence avait été ordonnée et accomplie dans le cadre d’une lutte beaucoup plus large, à laquelle toutes les victimes appartenaient.
Cette lutte s’embarrassait peu de distinguer les suspects des coupables ou les arrestations des exécutions extrajudiciaires. En reconnaissant la vérité sur la mort de Maurice Audin, il reconnaît la vérité sur le système répressif mis en place à l’époque et continué sous la Ve République, notre République.

De fait, considérez-vous que cette reconnaissance est aussi importante que celle, de Jacques Chirac en juillet 1995, portant sur la responsabilité de l’Etat dans la déportation et l’extermination des juifs lors de la seconde guerre mondiale ?

Comme la déclaration de juillet 1995, il y aura un avant et un après la déclaration de septembre 2018. Plus de cinquante-cinq ans après la fin de la guerre, l’Etat français reconnaît qu’il a été responsable du fait que des hommes aient pu bafouer non seulement les droits de l’homme, mais l’ensemble des règlements et codes auxquels la France prétendait se tenir.
Il reconnaît que c’est sur ordre que ces crimes ont été commis. Non seulement sur ordres individuels, mais ultimement sur ordres politiques, car toutes ces violences illégales furent couvertes, camouflées voire légalisées. A la fin de la guerre, une amnistie assura à tous les membres des forces de l’ordre un oubli définitif de leurs actions. Par cet acte, le président Macron ne revient bien sûr pas sur l’amnistie, mais il revient sur ce qui pouvait, à l’époque, avoir paru la justifier : la nécessité d’oublier. Bien au contraire, il affirme la nécessité de reconnaître et dès lors de savoir et d’affronter la vérité.

Est-ce que cela va dans le sens d’un apaisement dans la guerre de mémoire qui se joue entre la France et l’Algérie ?

Je ne crois pas qu’il existe une guerre de mémoire entre deux pays. En revanche, il y avait un mensonge, et ce mensonge-là a disparu. Les Algériens n’ignorent rien de la réalité du caractère massif de la torture pendant la guerre d’indépendance, des exécutions sommaires, des tortures et des autres violences illégales accomplies par les forces de l’ordre françaises.
Cette déclaration ne leur apprendra rien. En revanche, elle leur dira qu’en France aussi les discours officiels sur le passé peuvent changer. Cette reconnaissance était attendue par beaucoup. Elle n’est pas dans l’excès : elle dit ce qui a été ; elle est au plus près de ce que la recherche scientifique a établi pour l’heure. Le partage d’une exigence de vérité est ce que je souhaite, pour ma part, entre les deux pays.

Quel sens politique donnez-vous à cette déclaration ?

En reconnaissant que des crimes ont été accomplis par des militaires français pendant la guerre, Emmanuel Macron ne peut oublier l’histoire coloniale plus que centenaire. Il y a là un engagement présidentiel face à ce passé qui semble s’inscrire dans une certaine continuité, motivée sans doute aussi par le désir de renforcer les liens entre la France et l’Algérie. Le président ne peut oublier non plus l’armée française.
Dans les « OPEX » [opérations militaires extérieures], la distinction entre civils et ennemis armés n’est pas aisée. On a pu être tenté de s’inspirer des méthodes utilisées pendant la guerre d’Algérie. Par cette déclaration qui assume certaines des taches les plus sombres de l’histoire récente de l’armée française, le président veut sans doute indiquer aussi que l’armée dont il parle n’a plus rien à voir avec les militaires français d’aujourd’hui. Pas plus qu’il ne se reconnaît, j’imagine, dans les hommes politiques qui ont, à l’époque, recommandé ou accepté de gagner la guerre par tous les moyens.

Raphaëlle Branche est professeure d’histoire contemporaine à l’université de Rouen. Elle est notamment l’auteure de La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962 (Gallimard, 2001).


« La reconnaissance des responsabilités de l’Etat, enfin ! »

Par Sylvie Thénault

Enfin, une reconnaissance des responsabilités de l’Etat dans la disparition de Maurice Audin. Après soixante et un ans d’un combat âprement, inlassablement mené par Josette Audin, un combat qui force l’admiration, pour savoir ce qui est arrivé à son mari après son arrestation, en juin 1957, par des militaires français, à leur domicile, à Alger. Aussi cette reconnaissance, après si longtemps, c’est une libération – et d’abord pour Josette Audin et ses enfants.

Non pas qu’ils soient libérés de la question de savoir dans quelles circonstances leur mari et père est mort, entre les mains des militaires qui le détenaient, l’interrogeaient, le torturaient ; peut-être même a-t-il été exécuté par un commando venu l’assassiner. Si la question les taraudait, elle continuera tant que l’enquête commencée pendant la guerre elle-même n’aura pas abouti.

Que la vérité reste à établir n’empêche pas l’essentiel : Maurice Audin est mort du fait de militaires agissant dans un cadre d’exception qui, en tant que dispositif légal, implique les autorités politiques. Aussi, de l’armée à Alger, la chaîne des responsabilités remonte à Paris. La généralisation est logique, obligatoire.

Douloureux retours sur soi

« Enfin ! » aurait certainement dit Pierre Vidal-Naquet, à qui il faut rendre hommage en tant que pilier du Comité Maurice Audin qui, en France métropolitaine, a pris le relais du combat de Josette Audin dès 1957. Ici, la reconnaissance libère la société française du conflit qui l’a animée, en interne. Elle y met un terme non par un consensus impossible à construire – les positions entre partisans de l’indépendance et de l’Algérie française ont été irréductibles.

Mais avec la distance que permettent les décennies qui se sont écoulées depuis, la reconnaissance des responsabilités de l’Etat dans la disparition de Maurice Audin fait un choix au nom des valeurs qui sont celles de la nation française depuis la Révolution et qui figurent en tête de la Constitution, au frontispice des bâtiments officiels. La reconnaissance se place au-dessus de la mêlée.

En l’absence de poursuite pénale, il resterait à chacun des responsables individuels de procéder à son examen de conscience

Autre conséquence et non des moindres de cette généralisation possible à partir du cas de Maurice Audin : la reconnaissance des responsabilités de l’Etat pose la question, en regard, des responsabilités individuelles dans ces tortures et disparitions. Il est sûr qu’une élucidation des circonstances de la mort de Maurice Audin permettrait de nommer un ou des individus coupables de l’avoir tué d’une manière ou d’une autre. En l’absence de poursuite pénale – l’amnistie de 1962 les en protège – il resterait à chacun d’entre eux de procéder à son examen de conscience.

Il n’en demeure pas moins que prendre la mesure d’un système de répression et lui faire endosser les responsabilités qui lui incombent revient à soulager ceux qui, aujourd’hui, s’interrogent : pourquoi y avoir participé ? pourquoi ne pas avoir désobéi ? Tout peut être invoqué : la jeunesse, l’ignorance, la faiblesse de caractère, la pression du groupe, la folie passagère après la mort d’un copain, le défoulement facilité par l’alcool, l’obéissance à laquelle contraignent la hiérarchie, la discipline, la peur des sanctions…

En dépit d’une historiographie riche sur le sujet, les mécanismes de l’opposition radicale à l’autorité restent énigmatiques et de fait, dans toute guerre, ceux qui s’insurgent au nom de leurs idéaux ou de la morale, ne constituent toujours qu’une très étroite minorité. Alors si une reconnaissance peut entraîner des retours sur soi toujours douloureux – car elle est l’occasion de se replonger dans un passé qu’on a pu préférer taire et enfouir –, elle peut aussi aider ceux que cette histoire hante encore à mieux l’affronter.

Effets de pourrissement

Tardive, cette reconnaissance l’est certainement, mais celui qui aujourd’hui la prononce n’en porte pas la faute. Unilatérale aussi, pourra-t-on regretter, mais après tout, chaque société, chaque nation a le droit – le devoir ? – de faire son propre inventaire historique. La guerre d’indépendance algérienne et son cortège de violences sont partie intégrante de l’histoire de France. Elle est la guerre de décolonisation qui a le plus massivement bouleversé la société française, concernée en profondeur par l’envoi du contingent.

Aux anciens combattants s’ajoutent les Français d’Algérie, les harkis, les immigrés venus d’Algérie et, pour tous, leurs descendants. Aussi cette guerre recèle des enjeux internes à la société française qui, à force d’être niés ou négligés, produisent des effets de pourrissement. Elle est exploitable à l’extrême droite, qui campe encore sur la nostalgie de la colonisation. Aussi ce passé colonial a sans nul doute contribué à configurer ce qu’est aujourd’hui encore le racisme anti-maghrébin.

« La dilution des responsabilités ne les fait pas pour autant disparaître, écrivait Pierre Vidal-Naquet, non pour obtenir le “châtiment des coupables” mais pour pouvoir regarder la vérité en face, et peut-être, en effet, “liquider” le passé. » Avec la reconnaissance, enfin, l’apaisement ?

(1) Directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la guerre d’indépendance algérienne et de la colonisation, Sylvie Thénault a travaillé plus particulièrement sur les législations d’exception. Elle a notamment publié, dans la revue « Histoire@Politique » (n° 31, janvier-avril 2017), « La disparition de Maurice Audin. Les historiens à l’épreuve d’une enquête impossible (1957- 2014) ».