Elaine Mokhtefi, Karim Amellal : Mémoires d’Alger. La nostalgie peut-elle être constructive ?

Deux livres viennent de paraître en mai 2019, avec Alger pour centre magnétique, deux livres pourtant très différents tant par le genre littéraire choisi que par la signature qui les identifie : Alger, capitale de la révolution. De Fanon aux Blacks Panthers d’Elaine Mokhtefi et Dernières heures avant l’aurore de Karim Amellal.

Elaine Mokhtefi a traduit elle-même en français son ouvrage, Alger, capitale de la révolution. De Fanon aux Blacks Panthers, publié aux États-Unis l’année dernière (Algiers, Third World Capital) où il a connu un grand succès. L’ouvrage paraît en même temps aux éditions Barzakh à Alger et sera donc disponible pour le public algérien. Karim Amellal édite son troisième roman, Dernières heures avant l’aurore. L’ouvrage d’Elaine Mokhtefi est un témoignage autobiographique passionnant et de premier ordre sur sa vie algéroise et ses activités avant et après l’indépendance de l’Algérie jusqu’à son départ forcé en 1974. Le roman de Karim Amellal évoque, lui aussi, la guerre algérienne dans les souvenirs de ses personnages et ses retombées avec l’exil de certains après 1988 et la tentative de retour au pays à la fin de la première décennie de ce XXIe siècle. Il nous a semblé intéressant de les proposer conjointement à la lecture parce qu’ils nous plongent dans l’histoire récente de ce pays, revenu à la une de l’actualité depuis le soulèvement pacifique et populaire de février 2019. L’autre élément de rapprochement est une mémoire différemment tressée autour de la ville d’Alger.

LIRE LA SUITE

Une loi pour protéger les drapeaux des anciens combattants

Le 4 avril, le Sénat a adopté une proposition de loi visant à renforcer la protection des emblèmes des associations d’anciens combattants dont certains étaient mis en vente sur des sites en ligne. A La Réunion, on compte une cinquantaine d’associations d’anciens combattants. L’essentiel de ces « assos » regroupe des anciens de la guerre d’Algérie auxquels s’ajoutent ceux des opérations extérieures. Toutes avaient ou ont un drapeau. Aujourd’hui, le projet de loi transmis à l’Assemblée nationale prévoit désormais qu’en cas de dissolution d’une association d’anciens combattants, ses biens sont transférés gratuitement à la commune de domiciliation.

L’association originairement propriétaire d’un drapeau acheté dans une foire, dans un marché ou dans une vente publique ou, le cas échéant, la fédération d’associations à laquelle elle appartenait ou, à défaut, la commune dans laquelle elle était domiciliée, peut se le faire rendre à titre gratuit. Le Sénat n’est pas allé aussi loin que le souhaitaient les porteurs du projet de loi qui réclamaient que la vente de drapeaux ou même leur cession gratuite soient interdites et même punies d’une amende de 1 500 euros en cas d’infraction.

Alain Dupuis

LIRE LA SUITE

Naissance d’une nation (3/4) Guerre d’indépendance : des mémoires multiples… et concurrentes ?

1958-2019. A l’image de bien d’autres mémoires de conflits armés, la mémoire de la guerre d’indépendance se révèle depuis bientôt 60 ans rétive aux tentatives du pouvoir algérien pour la corseter, l’enfermer dans un récit national univoque. La Fabrique analyse ce feuilletage complexe des mémoires…

Emmanuel Laurentin et Séverine Liatard s’entretiennent avec Emmanuel Alcazar, historien et auteur de Les lieux de mémoire de la guerre d’indépendance (Karthala), Karima Dirèche, historienne directrice de l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain de Tunis et Nedjib Sidi Moussa, sociologue, auteur de Algérie, une autre histoire de l’indépendance (PUF).

Emmanuel Alcaraz : On assiste en effet à une réappropriation de cette mémoire de la guerre d’indépendance dont le pouvoir revendiquait jusque-là le monopole. On a vu par exemple des étudiants déposer des post-it sur la stèle dédiée Maurice Audin, militant communiste et anti-colonial français.

Nedjim Sidi Moussa : On a vu la foule brandir des portraits de dirigeants nationalistes et de maquisards minorés ou stigmatisés par l’histoire officielle comme Krim Bel Kacem, Amirouche, Si El-haouès ou Mostefa Ben Boulaïd. Même le portrait de Messali Hadj a été brandi à Tlemcen. Alors que le pouvoir algérien s’est toujours montré réticent à reconnaître le pluralisme du mouvement anti-colonial (le courant incarné par Ferhat Abbas, ou plus encore celui incarné par Messali Hadj, longtemps ostracisé) et que, d’autre part, les communistes ont été délégitimés par les conservateurs arabo-islamiques – ces symboles qui resurgissent aujourd’hui font le lien entre la révolution d’hier et la révolution démocratique d’aujourd’hui, en soulignant la difficulté de l’Algérie à construire une mémoire de la guerre d’indépendance qui reflèterait l’ensemble des sensibilités qui se sont exprimées au sein du mouvement anti-colonial.

Karima Dirèche : Dès l’indépendance, l’histoire en tant que discipline a été kidnappée par le pouvoir, pour aboutir à un récit national figé, héroïque et martyrologique. Alors que cette histoire officielle s’est maintenue dans les programmes scolaires et les pratiques pédagogiques, elle a été progressivement discréditée : on continue de l’apprendre mais on n’y croit pas. De la même façon que la rue aujourd’hui renvoie les élites politiques algériennes qui continuent de mobiliser une rhétorique d’arrière-garde héritée d’un logiciel obsolète aux attentes d’une société qui sont à des années-lumière. On assiste aujourd’hui à un déverrouillage complet des enjeux mémoriels sensibles.

LIRE LA SUITE