L’engagement au prisme de la sociologie

Gisèle Sapiro, Les écrivains et la politique en France. De l’affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie, Paris, Seuil, 2018, 402 p., EAN 9782021072952

1Dans Les écrivains et la politique en France, Gisèle Sapiro poursuit ses réflexions entamées il y a une vingtaine d’années dans La Guerre des écrivains (1999), l’ouvrage issu de sa thèse de doctorat. Elle y envisageait déjà le rapport des auteurs à la politique par le biais des outils de la sociologie de la littérature, et défendait l’idée selon laquelle les choix politiques des écrivains, durant la Seconde Guerre mondiale, dépendaient en grande partie de leur positionnement préalable au sein du champ littéraire. Dans le présent ouvrage, la perspective historique est élargie : le sous‑titre annonce une étude allant de l’affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie, mais l’auteure remonte aux débats sur la censure du xixe siècle et aboutit, dans l’épilogue, à une réflexion sur le champ littéraire contemporain. Le livre ne suit toutefois pas une ligne chronologique : les huit chapitres qui le constituent portent sur différents aspects historiques et théoriques du rapport entre littérature et politique, ainsi que sur des cas exemplaires (Gide et l’autobiographie, Aragon et le parti communiste, Drieu La Rochelle et le fascisme, Malraux et le ministère de la culture). Composé à partir d’une série d’articles déjà parus, l’ouvrage propose des études qui visent à repenser la question de l’engagement ; chaque chapitre est doté d’une cohérence propre et pourrait être abordé indépendamment des autres.

Politisation du champ littéraire

2Dédié à la mémoire de Pierre Bourdieu, l’ouvrage repart de la question bien connue de l’autonomisation du champ littéraire pour envisager, dans une première partie, les « modes de politisation » (p. 13) des écrivains. Du fait de l’émergence des sciences humaines et de la spécialisation des savoirs au cours du xixe siècle, ces derniers sont progressivement dépossédés du « magistère intellectuel » (p. 11) qu’ils avaient acquis au cours du xviiie siècle. Dès lors, le mode d’intervention sociale privilégié — le seul qui leur restait en propre — était le prophétisme, ou la « prospection de l’avenir » (p. 24), que Sapiro voit à l’œuvre dans la plupart des écoles littéraires à partir du romantisme. Ensuite, au fur et à mesure que le champ politique se professionnalise, au début du xxe siècle, les écrivains évoluent petit à petit du prophétisme à « l’expertise » (au sein du Parti communiste, notamment).

3Après avoir retracé brièvement l’histoire des catégories politiques de « droite » et de « gauche », qui se sont solidifiées au moment de l’affaire Dreyfus, l’auteure souligne que celles‑ci renouvellent la manière de classer les écrivains, précisément au moment où les écoles littéraires disparaissent. Ces catégories politiques, qui permettent une démarcation au sein du champ littéraire, commencent à s’appliquer notamment à la faveur des prix — l’Académie Goncourt inclinant à gauche, l’Académie française à droite. L’auteure propose ensuite, par le biais d’une enquête statistique, un « portrait sociologique » des écrivains de droite et de gauche dans l’entre‑deux‑guerres : contrairement à la droite littéraire, la gauche est alors plutôt jeune, moins privilégiée socialement et défend souvent l’autonomie de la littérature et la liberté de création. Or, après la Libération, le paradigme se renverse : les écrivains de gauche en viennent à défendre la responsabilité de l’auteur contre la liberté créatrice qui leur semble alors apolitique. En d’autres termes, avec la figure de Sartre, le « moralisme » passe à gauche.

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